Tout sur l'administration du Cannabis - Partie 2
EXPLORER DE NOUVELLES VOIES D’ADMINISTRATION
Il y a quelques années, nous avons publié la première partie de cette série d‘articles de blogue Tout sur l’administration du cannabis – la première partie , dans laquelle nous présentions les deux façons les plus courantes de prendre du cannabis médical : l’inhalation et l’ingestion. Depuis lors, la médecine des cannabinoïdes a continué d’évoluer rapidement. De nouvelles formulations ont fait leur apparition, et notre compréhension de la pharmacologie des cannabinoïdes s’est considérablement approfondie. En conséquence, les patients, les chercheurs et les cliniciens se sont de plus en plus intéressés à ces voies d’administration alternatives.
Aujourd’hui, les patients ont accès à un éventail d’options beaucoup plus large, notamment les atomiseurs (sprays) oraux (buccaux), les produits topiques, les timbres transdermiques et les suppositoires. Chaque voie présente des avantages et des limites qui lui sont propres, et la compréhension de ces différences peut aider les patients et les professionnels de la santé à prendre des décisions thérapeutiques plus éclairées.
POURQUOI LA VOIE D’ADMINISTRATION EST-ELLE IMPORTANTE ?
La façon dont les cannabinoïdes pénètrent dans le corps est tout aussi importante que le choix du cannabinoïde lui-même. La voie d’administration influe sur la rapidité d’action du médicament, la durée des effets, la quantité qui atteint la circulation sanguine (biodisponibilité) et la prévalence de certains effets secondaires.
Les cannabinoïdes comme le delta-9-tetrahydrocannabinol (THC) et le cannabidiol (CBD) sont hautement lipophiles : ils se dissolvent facilement dans les matières grasses, mais très peu dans l’eau. C’est pourquoi les produits de cannabis médical se présentent souvent sous forme d’huile et sont mieux absorbés lorsqu’ils sont pris avec des aliments gras. Bien que cette caractéristique permette aux cannabinoïdes de traverser efficacement les membranes cellulaires lipidiques (graisseuses), elle entrave leur passage à travers des milieux à haute teneur en eau tels que la salive, le mucus ou les couches profondes de la peau. Les formulations peuvent inclure des agents favorisant l’absorption, tels que l’éthanol, les triglycérides à chaîne moyenne (TCM) ou des agents de surface, afin d’améliorer le passage à travers les barrières biologiques et d’augmenter la biodisponibilité.

Le cannabis ingéré par voie orale a un métabolisme de premier passage hépatique : après absorption dans l’intestin, le sang transportant le cannabinoïde actif passe par le foie avant d’atteindre le reste de l’organisme. Au cours de ce premier passage, une partie du principe actif est métabolisée, ce qui réduit la quantité restante qui atteint le reste de l’organisme. Ce métabolisme hépatique contribue aux effets retardés et plus variables des produits de cannabis pris par voie orale. Dans le foie, le delta-9-THC est également converti en 11-hydroxy-THC (11-OH-THC), un métabolite actif qui produit des effets psychoactifs plus puissants et plus durables que le THC lui-même (1). C’est pourquoi les produits comestibles peuvent procurer une sensation d’intoxication (gelé) plus forte et durable que le cannabis inhalé, même à des doses similaires.
Les voies d’administration alternatives — notamment par voie oromucosale, transdermique et rectale/vaginale — contournent partiellement ou complètement le métabolisme de premier passage. Comme une moindre quantité de THC est convertie en 11-OH-THC, ces voies peuvent offrir un début d’action plus rapide, une absorption plus prévisible et un risque relatif moindre d’intoxication indésirable par rapport au THC ingéré ou inhalé. Toutefois, l’ampleur de ces avantages dépend considérablement de la formulation utilisée et de facteurs individuels tels que la génétique, la composition corporelle ainsi que la sensibilité ou la tolérance de la personne au THC (2).

ADMINISTRATION PAR VOIE OROMUCOSALE
Bien que les produits administrés par voie orale et par voie oromucosale soient tous deux introduits dans la bouche, leur parcours est très différent. Les formulations oromucosales – atomiseurs (sprays), timbres ou pastilles – sont principalement absorbées directement par les muqueuses (sous la langue ou à l’intérieur des joues), ce qui permet aux cannabinoïdes de contourner en partie le métabolisme de premier passage et d’atteindre la circulation sanguine plus directement. En théorie, cela se traduit par un effet plus prévisible et un début d’action plus rapide.
La voie oromucosale a une importance particulière dans les traitements à base de cannabis médical, car c’est celle utilisée par le nabiximols (Sativex®), un produit pharmaceutique approuvé qui a généré l’un des ensembles de données probantes les plus solides en médecine cannabinoïde (3). Comme il s’agit d’un produit pharmaceutique homologué, doté d’une formulation THC:CBD standardisée et d’un schéma posologique bien défini, il a fait l’objet de nombreuses études randomisées contrôlées par placebo, notamment pour traiter la spasticité liée à la sclérose en plaques et la douleur neuropathique (4).
Des études pharmacocinétiques contrôlées comparant le THC administré par voie orale au Sativex® par voie oromucosale ont montré une tendance à une plus grande biodisponibilité du THC et à un rapport 11-OH-THC/THC plus faible avec l’atomiseur oromucosal, indiquant le contournement partiel du métabolisme de premier passage (5). Sa formulation à base d’éthanol permet une absorption rapide par la muqueuse buccale, bien que certains patients puissent ressentir une irritation locale ou une gêne buccale. Le Sativex® n’est pas couvert par le régime public d’assurance-médicaments (RAMQ au Québec), mais certains assureurs privés peuvent offrir une couverture selon des critères précis.

ADMINISTRATION TOPIQUE ET TRANSDERMIQUE
Ces deux termes sont souvent utilisés de manière interchangeable, mais ils décrivent des approches thérapeutiques différentes.
Les produits topiques sont conçus pour agir localement au niveau de la peau et des tissus sous-jacents. Les crèmes, les gels, les lotions et les huiles sont couramment utilisés pour traiter des symptômes localisés tels que la douleur et divers problèmes dermatologiques. Comme ils ne sont pas absorbés de manière significative dans le sang, ils ne présentent que peu ou pas de risque d’intoxication. Un essai clinique contrôlé par placebo a montré que l’huile de CBD topique réduisait considérablement la douleur et d’autres symptômes chez les patients atteints de neuropathie périphérique, avec des effets secondaires minimes (6). Ces résultats concordent avec notre expérience clinique ; notre personnel clinique et nos patients ont observé des effets positifs liés à l’utilisation de produits topiques pour soulager la douleur localisée.
Les timbres transdermiques, soit des bandes adhésives appliquées sur la peau, sont spécialement formulés pour faire passer les cannabinoïdes à travers la barrière cutanée et dans la circulation sanguine, procurant ainsi des effets plus durables dans tout le corps. Cette distinction est importante, car la peau est naturellement conçue pour empêcher les substances d’y pénétrer ; les formulations transdermiques nécessitent donc des technologies spécialisées — telles que des agents chimiques favorisant la perméabilité ou des systèmes à micro-aiguilles — pour aider les cannabinoïdes à franchir cette barrière (7). Bien que des études précliniques démontrent des propriétés anti-inflammatoires des cannabinoïdes susceptibles d’être bénéfiques pour certaines affections cutanées, les données cliniques concernant l’utilisation des cannabinoïdes en dermatologie restent limitées, soulignant la nécessité de poursuivre les recherches (8).

ADMINISTRATION RECTALE ET VAGINALE
Les suppositoires sont des préparations solides conçues pour fondre à la température corporelle et administrées par voie rectale ou vaginale. Ils sont généralement composés de bases grasses — telles que le beurre de cacao, le beurre de karité ou l’huile de noix de coco — qui conviennent à la nature lipophile des cannabinoïdes.
Les suppositoires de cannabis suscitent depuis quelques années un intérêt croissant tant chez les patients que chez les cliniciens. Bien que les données cliniques demeurent rares, les patients atteints de troubles tels que la douleur pelvienne chronique, l’endométriose et la dyspareunie se tournent vers cette voie d’administration, qui est de plus en plus souvent prescrite en pratique clinique.
On estime que les suppositoires offrent une biodisponibilité locale plus élevée au niveau du bassin tout en réduisant la quantité de cannabinoïdes circulant dans l’organisme par rapport à une dose équivalente administrée par voie orale ou par inhalation. Comme cette voie d’administration évite en partie le métabolisme de premier passage, elle produit moins de 11-OH-THC et peut entraîner une diminution des concentrations de ce métabolite atteignant le cerveau. En théorie, cela pourrait réduire le risque d’effets psychoactifs associés au THC tout en conservant les bienfaits thérapeutiques locaux. Des données issues de la pratique clinique suggèrent qu’ils pourraient soulager la douleur pelvienne et l’inconfort menstruel tout en étant généralement bien tolérés (9).
Bien qu’il existe certaines données sur la voie rectale (10), aucune n’a encore été publiée concernant la voie vaginale, malgré un intérêt considérable de la part des patientes. Dans un sondage mené auprès de personnes prenant du cannabis pour la périménopause et la postménopause, 78 % ont exprimé un intérêt pour les produits vaginaux à base de cannabis, le plus souvent pour traiter l’atrophie vaginale, la sécheresse et la douleur localisée — des besoins auxquels les produits actuellement sur le marché ne répondent pas adéquatement (11).
EST-CE QUE LES GOUTTES OPHTALMIQUES POURRAIENT ÊTRE UNE OPTION FUTURE ?
Depuis des décennies, les chercheurs étudient l’administration oculaire (dans les yeux) de cannabinoïdes, notamment dans le traitement du glaucome, mais aussi d’autres troubles ophtalmologiques telles que la sécheresse oculaire et la rétinopathie diabétique. Les cannabinoïdes — en particulier le THC — pourraient réduire la pression intraoculaire (PIO) tout en exerçant des effets anti-inflammatoires et neuroprotecteurs (12). Le principal défi consiste à mettre au point des formulations capables d’acheminer efficacement les cannabinoïdes vers les tissus oculaires tout en évitant l’exposition systémique et les effets psychoactifs associés aux voies d’administration conventionnelles. Pour surmonter ces limites, les chercheurs étudient des technologies avancées d’administration de médicaments visant à améliorer la biodisponibilité oculaire (13). Bien que cette méthode semble prometteuse, aucun produit ophtalmique à base de cannabinoïdes n’est actuellement disponible sur le marché.
PERSPECTIVES D’AVENIR
La légalisation du cannabis récréatif au Canada a accéléré l’innovation en matière de formulations à base de cannabis, élargissant ainsi l’éventail des options thérapeutiques offertes aux patients. Comme l’illustre cet article, chaque formulation et chaque voie d’administration présente des caractéristiques uniques qui peuvent mieux répondre à différents symptômes, modes de vie et objectifs thérapeutiques. Bien que les patients et les cliniciens aient rapidement adopté ces nouveaux produits, des recherches supplémentaires sont nécessaires pour améliorer leur rapport coût-efficacité et soutenir les changements de politiques visant à élargir l’accès au cannabis médical et à réduire la stigmatisation persistante qui l’entoure.
Chez Santé Cannabis, la recherche et les soins aux patients vont de pair. Depuis plus d’une décennie, notre programme de recherche clinique génère des données du monde réel et mène des essais cliniques, contribuant ainsi à faire progresser les soins à base de cannabinoïdes. Chaque patient qui participe à la recherche contribue à combler d’importantes lacunes dans les connaissances et à faire évoluer le domaine vers des traitements plus sécuritaires, plus efficaces et plus personnalisés. Que vous en soyez à vos débuts dans votre parcours avec le cannabis médical ou que vous exploriez de nouvelles options de traitement, notre équipe multidisciplinaire est là pour vous aider à trouver l’approche qui répond le mieux à vos besoins.
Auteure : Luiza Marouelli, éducatrice clinique chez Santé Cannabis.
Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution 4.0 International.
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Ne manquez pas la première partie de cette série
Découvrez les principales voies d’administration du cannabis médical.
RÉFÉRENCES
1. Lemberger L, Martz R, Rodda B, Forney R, Rowe H. Comparative pharmacology of Δ9-tetrahydrocannabinol and its metabolite, 11-hydroxy-Δ9-tetrahydrocannabinol. J Clin Invest. 1973;52(10):2411–2417.
2. Olivero MM, Colom J, Gual A. Psychoactive constituents of cannabis and their clinical implications: a systematic review. Constituyentes psicoactivos del cannabis y sus implicaciones clínicas: una revisión sistemática. Adicciones. 2018;30(2):140-151. Published 2018 Apr 15. doi:10.20882/adicciones.858
3. Whiting PF, Wolff RF, Deshpande S, et al. Cannabinoids for Medical Use: A Systematic Review and Meta-analysis. JAMA. 2015.
4. Novotna A, Mares J, Ratcliffe S, et al. A randomized, double-blind, placebo-controlled, parallel-group, enriched-design study of nabiximols (Sativex®), as add-on therapy, in subjects with refractory spasticity caused by multiple sclerosis. European Journal of Neurology. 2011.
5. Karschner EL, Darwin WD, Goodwin RS, Wright S, Huestis MA. Plasma cannabinoid pharmacokinetics following controlled oral Δ9-tetrahydrocannabinol and oromucosal cannabis extract administration. Clin Chem. 2011;57(1):66–75.
6. Xu DH, Cullen BD, Tang M, Fang Y. The effectiveness of topical cannabidiol oil in symptomatic relief of peripheral neuropathy of the lower extremities. Curr Pharm Biotechnol. 2020;21(5):390–402.
7. Torabi A, Madsen FB, Skov AL. Permeation-enhancing strategies for transdermal delivery of cannabinoids. Cannabis Cannabinoid Res. 2024.
8. Hashim PW, Cohen JL, Pompei DT, Goldenberg G. Topical cannabinoids in dermatology. Cutis. 2017;100(1):50-52.
9. Dahlgren, M.K., Smith, R.T., Kosereisoglu, D. et al. A survey-based, quasi-experimental study assessing a high-cannabidiol suppository for menstrual-related pain and discomfort. npj Womens Health 2, 29 (2024).
10. ElSohly MA, Gul W, Walker LA. Pharmacokinetics and tolerability of Δ9-THC-hemisuccinate in a suppository formulation as an alternative to capsules for the systemic delivery of Δ9-THC. Med Cannabis Cannabinoids. 2018;1(1):44–53.
11. Dahlgren MK, El-Abboud C, Lambros AM, Sagar KA, Smith RT, Gruber SA. A survey of medical cannabis use during perimenopause and postmenopause. Menopause. 2022;29(9):1028–1036.
12. Tomida I, Azuara-Blanco A, House H, Flint M, Pertwee RG, Robson PJ. Effect of sublingual application of cannabinoids on intraocular pressure: a pilot study. J Glaucoma. 2006;15(5):349–353.
13. Saraiva SM, Martín-Banderas L, Durán-Lobato M. Cannabinoid-based ocular therapies and formulations. Pharmaceutics. 2023;15(4):1077.

