La santé des femmes : lacunes dans la recherche clinique et sur le cannabis médical

Les lacunes sur la santé des femmes, le cannabis et les femmes en tant que patientes et pionnières du secteur.

Le 8 mars était la Journée internationale de la femme et cette année, le thème est #ChooseToChallenge. Ce thème souligne l’importance de remettre en question les préjugés et les idées fausses dans le but de créer un monde plus inclusif et plus égalitaire pour tous les genres.

À Santé Cannabis, ce thème nous a interpellés. Nous reconnaissons le fait que la communauté médicale et l’industrie du cannabis médical ont certains préjugés et idées fausses sur la santé des femmes, entre autres sur les effets du cannabis médical, les habitudes de consommation et l’impact sur la vie familiale et professionnelle.

Nous reconnaissons également que les chercheurs et les professionnels de la santé font des efforts considérables pour corriger ces injustices qui persistent depuis longtemps.

Nous devons constamment nous remettre en question et nous demander : en faisons-nous assez pour faire valoir les droits des femmes dans notre clinique et dans le cadre de nos projets de recherche ? 

Notre objectif sera de continuer à aller plus loin que le statu quo, non seulement en mars, mois de l’histoire des femmes, mais aussi chaque jour après.

Dans ce texte, nous allons explorer les lacunes existantes relatives à la santé féminine, ainsi que l’association entre le cannabis et les femmes en tant que patientes et pionnières du secteur.

 

Femme sautant par dessus le gouffre de l'absence de connaissance sur la santé des femmes

 

Manque de connaissances sur la santé des femmes 

Dans la pratique médicale moderne, les femmes reçoivent un traitement égal à celui des hommes, n’est-ce pas ? 

Pas toujours.

Une excellente introduction au sujet nous vient de la Dr Alyson J. McGregor (MD), directrice de la division du premier programme de médecine d’urgence liée au sexe et au genre (Sex and Gender Emergency Medicine) à la Alpert Medical School de la Brown University (aux États-Unis), et de son livre : Sex Matters: How Male-Centric Medicine Endangers Women’s Health—and What We Can Do About It. L’autrice y expose clairement les disparités actuelles sur la recherche médicale entre les hommes et les femmes et les défis auxquels les femmes sont confrontées dans ce qu’elle appelle « le système médical centré sur l’homme ».

« Le modèle de médecine centré sur l’homme est tellement omniprésent dans nos systèmes de santé, nos procédures de soins et notre philosophie que beaucoup ne se rendent même pas compte de son existence. À cette époque de grands progrès en médecine, la plupart des gens supposent que les différences des femmes sont déjà prises en compte – mais rien n’est plus faux. » – docteure Alyson McGregor (traduction libre)

Les hommes et les femmes diffèrent non seulement au niveau de leurs organes reproducteurs, mais aussi sur le plan biochimique en raison des hormones sexuelles et de leurs effets multisystémiques. Ces différences essentielles devraient avoir un impact sur la manière dont la médecine est pratiquée et dont la recherche est menée.

Toutefois, comme l’explique si bien le livre de la Dr McGregor, il existe un important manque de connaissances faisant que les hommes et les femmes ne bénéficient pas de façon équitable de la recherche clinique et des soins médicaux. C’est un fait connu qu’il existe des différences physiologiques importantes dans la fonction cardiaque entre les hommes et les femmes (par exemple, la susceptibilité à l’allongement de l’intervalle QT et aux arythmies cardiaques graves) (article). Ces distinctions entre les sexes, associées à un manque de sensibilisation, se traduisent par des différences dans le diagnostic et le traitement pour les femmes atteintes d’une maladie cardiaque comparé aux hommes. Les résultats pour les femmes sont moins bons (lire ici que les femmes meurent plus que les hommes), mais les choses commencent à changer grâce à une plus grande sensibilisation et à de la recherche mieux pensée. (article)

En recherche clinique, les femmes sont exclues des premières phases d’étude en raison de leur capacité de procréation qu’on cherche à protéger. C’est la norme et ces exclusions trouvent leur origine dans les travaux internationaux visant à améliorer l’éthique de la recherche (Déclaration d’Helsinki de l’AMM; Rapport Belmont).

Suivant les normes éthiques actuelles, une femme en âge de procréer n’a pas l’option de fournir un consentement libre et éclairé indiquant qu’elle n’a pas l’intention d’avoir des enfants, ce qui, hypothétiquement, pourrait lui permettre de participer à la première phase de recherche clinique. Par la suite, les médicaments ou traitements qui sont jugés sûrs pour les hommes passent aux phases d’essai suivantes où les femmes sont généralement incluses, sans vraiment considérer si les effets secondaires varient en fonction du sexe. En effet, pour déterminer s’il existe des différences en fonction du sexe dans l’efficacité du traitement et les effets indésirables, il faudrait logiquement analyser les données par sexe.

De manière frappante, un article de 2017  rapporte que sur 100 essais contrôlés randomisés au Canada, 98% des études ont mentionné le sexe des sujets dans les caractéristiques sociodémographiques, mais seulement 6% ont rapporté des analyses de sous-groupes par rapport au sexe. Parmi celles-ci, une seule étude a commenté les défis méthodologiques liés à l’analyse des sous-groupes ou à l’interprétation des résultats et les implications pour la pratique clinique. La recherche clinique doit s’améliorer pour mieux servir tous les sujets des essais cliniques.

Les femmes et le cannabis

Les patientes sous traitement au cannabis médical

De juillet à novembre 2020, 64% des patients suivis à Santé Cannabis étaient des femmes. Très fréquemment, notre équipe médicale voit des patient.e.s qui ont essayé plusieurs médicaments et traitements sans succès. Ils et elles sont souvent fatigués et cherchent simplement quelque chose qui fonctionne pour les soulager. Le cannabis médical peut apporter un soulagement pour certain.e.s ; mais les patients disent aussi qu’ils se sentent écoutés et bien accompagnés dans nos cliniques, et cela fait toute une différence.

La fibromyalgie est un exemple de problème de santé que nous voyons fréquemment dans nos cliniques et qui affecte les femmes de manière disproportionnée. Pendant longtemps, les patients vivant avec ce type de douleur chronique se sont fait dire que la douleur était dans leur tête. Aujourd’hui, bien que cette condition soit mieux connue, elle nécessite un diagnostic d’exclusion. Cela signifie que lorsque les médecins tentent de trouver le problème, il faut exclure d’autres maladies ou conditions probables à l’aide de nombreux tests et d’imagerie médicale. Par conséquent, même lorsque leur douleur est reconnue (ce qui n’est pas toujours le cas – article), les patient.e.s doivent souvent attendre longtemps avant de recevoir leur diagnostic et ce, en endurant une douleur constante. Pour celles et ceux dont le diagnostic est établi, il existe quelques traitements médicaux, mais aucun n’est efficace pour soulager tous les symptômes à la fois.

Alors que la fibromyalgie reste difficile à diagnostiquer et à traiter, il est important de se demander pourquoi cette situation persiste. Si nous traitions les hommes et les femmes équitablement dans les protocoles de recherche, et si nous investissions de la même manière dans la santé des femmes et des hommes, y aurait-il plus de progrès ? Si la douleur des femmes était traitée avec le même sérieux que celle des hommes, quel serait l’état actuel du diagnostic et du traitement ?

Femme âgée souffrant de douleur chronique due à la fibromyalgie en consultation avec une professionnelle de la santé

 

Différences liées au sexe par rapport au cannabis médical :

Dans la recherche sur le cannabis médical comme dans de nombreux autres domaines de la recherche clinique, on constate un manque d’analyse liée au sexe et au genre dans les études. À l’heure actuelle, nous savons à peine quelles différences liées au sexe peuvent exister pour ce qui est de l’efficacité et des effets indésirables du cannabis médical.

Néanmoins, les résultats de recherches récentes montrent certaines différences en fonction du sexe des sujets:

  • Les femmes sont plus susceptibles de prendre du cannabis à des fins médicales pour soulager l’anxiété, les nausées, l’anorexie, le syndrome du côlon irritable et les maux de tête que les hommes. (article 1, article 2)
  • Alors que les hommes rapportent plus fréquemment inhaler le cannabis médical, les femmes ingèrent plus fréquemment des produits de cannabis médical (ce qui procure des effets plus durables, généralement préférés à des fins thérapeutiques). (article)
  • Les femmes sont plus sensibles aux faibles doses de cannabis ; elles ressentent les mêmes effets aigus que les hommes malgré des concentrations plasmatiques de THC plus faibles. (article 1, article 2)
  • Les femmes sont plus susceptibles de ressentir de l’anxiété ou de la nervosité, de la fébrilité et un accroissement subjectif du rythme cardiaque après la prise de THC comparé aux hommes (administration orale ou inhalée, dose allant de 5 à 25 mg de THC et en contrôlant pour le poids et la concentration sanguine). (article)

Une autre différence importante liée au sexe qui doit être prise en compte est le cycle menstruel. Un certain progrès a été réalisé pour comprendre comment la perception de la douleur varie en fonction du cycle menstruel. Selon une étude italienne (ainsi que quelques études antérieures), la perception de la douleur est accrue durant la phase lutéale comparée à la phase folliculaire. Il serait extrêmement intéressant d’étudier l’impact du cycle menstruel sur la perception de la douleur chez les patientes utilisant du cannabis médical, étant donné que les œstrogènes interagissent directement avec le système endocannabinoïde en modulant l’expression des récepteurs cannabinoïdes. (article

Qu’est-ce qu’on peut faire ?

Malheureusement, en tant que personne s’identifiant comme femme, il se peut que vous deviez défendre vos intérêts auprès de votre équipe soignante. Pour vous assurer que les différences liées au sexe sont prises en considération, la première chose à faire est de communiquer avec votre professionnel de la santé et de lui poser ce genre de question : demandez si tel traitement a été testé et analysé spécifiquement dans la population féminine ; demandez quel est le dosage adéquat pour une femme et s’il existe des interactions médicamenteuses avec, par exemple, des contraceptifs hormonaux.

En tant que professionnel de la santé, il nous incombe de reconnaître le manque de connaissances lorsque nous travaillons avec différents groupes de patients, ainsi que de surveiller continuellement et de fournir des conseils pour tout traitement pouvant fonctionner différemment chez les femmes. Si cela fait déjà partie de votre pratique habituelle, envisagez de partager les informations concernant ces disparités avec vos collègues, car c’est l’éducation continue, la défense des droits des patientes et la sensibilisation qui aideront vos patientes. L’idéal serait qu’une femme n’ait pas à se battre pour adresser cet enjeu avec son professionnel de la santé, et qu’au contraire son professionnel de la santé travaille activement à améliorer les soins qui sont offerts aux patientes.

Le cannabis médical est légalement disponible au Canada depuis 20 ans maintenant ; bien que les choses aient progressé, il reste encore du travail à accomplir. Comme nous l’avons mentionné plus tôt, nous ne disposons pas d’informations claires sur comment et pourquoi les femmes peuvent obtenir des résultats et des effets indésirables différents avec le cannabis médical. En tant que chercheurs, nous nous demandons si nous faisons le travail nécessaire pour faire progresser la santé des femmes, notamment en ce qui concerne le cannabis médical.

Représentation dans la médecine et la recherche en santé

Les femmes en tant que pionnières du secteur du cannabis médical

Diverses femmes à des postes de direction dans le domaine des soins de santé et de la recherche sur le cannabis médical

Nous sommes fermement convaincu.e.s que le changement se poursuivra en même temps que  l’engagement au fur et à mesure que la représentation des sexes dans la main-d’œuvre s’améliorera. Des avancées concrètes ont été réalisées au cours des dernières décennies, et désormais la majorité des organisations et des employé.e.s considèrent la diversité comme une priorité.

Au Canada, des données récentes indiquent que les femmes constituent une grande majorité (78,7 %) des diplômés postsecondaires dans le domaine de la santé et les domaines connexes. En 2018, les femmes ont obtenu plus de la moitié (54,5 %) des doctorats en médecine au Canada. Il est prévu que la croissance de la représentation féminine dans le domaine de la santé se poursuive, avec un taux de croissance estimé à 33 % en 2030. 

Cela dit, la représentation féminine est essentielle dans les rôles de direction et d’encadrement des secteurs de la santé et de la recherche. C’est ce qui, selon nous, contribuera le plus à changer ce système participant au maintien de biais ou préjugés sexistes dans la médecine et la recherche clinique. Ces dernières années ont vu une amélioration notable, mais les femmes, en particulier les femmes de couleur, sont toujours fortement sous-représentées. (article)

Meilleure représentation des femmes dans le domaine de la santé que dans les entreprises américaines

Traduction libre à visée éducative. Titre original: Women are better represented in healthcare at all levels than in corporate America overall. Retrouvez le graphique original dans son article ici

L’Organisation mondiale de la santé propose quelques initiatives visant à combler les écarts de représentation entre les sexes ainsi que les écarts de rémunération bien documentés au sein du personnel du domaine de la santé à l’échelle mondiale. On peut les retrouver dans le document Ressources humaines pour la santé : Stratégie mondiale à l’horizon 2030, qui peut être téléchargé en français, en anglais, en chinois et en russe. 

Dans l’industrie du cannabis médical, la prohibition historique du cannabis (ou marijuana) et la stigmatisation qui y est associée affectent à la fois les habitudes de consommation et les décisions professionnelles. En conséquence, l’industrie florissante du cannabis est fortement dominée par les hommes, ce qui peut contribuer à l’absence de programmes et d’études consacrés aux expériences des femmes avec le cannabis. Certaines initiatives ont été lancées pour aborder la question de la diversité des sexes dans l’industrie du cannabis, par exemple cette étude visant à recueillir des données sur les expériences des femmes travaillant dans l’industrie du cannabis

La représentation est importante, et lorsque nos conseils d’administration, nos cliniques et nos producteurs mettent à profit une main-d’œuvre diversifiée, nous savons qu’il est plus probable que la diversité soit prise en compte dans la planification, les programmes et les projets.

Santé Cannabis est fière d’être une organisation dirigée par des femmes, où cinq de nos sept postes de directeurs et de cadres sont occupés par des femmes. Nous nous efforçons de reconnaître et de relever les défis de la représentation au sein de notre organisation et auprès de nos partenaires et collaborateurs provenant des domaines de la santé et de la recherche.

Sexe, genre et identité

Depuis longtemps, la science a tendance à rendre ce qui est général la norme. Nous reconnaissons que ce texte a défini la santé des « femmes » et des « hommes » de manière très vague et qu’il n’aborde pas une représentation complète des genres et des sexes. Le genre est une construction sociale, alors que le sexe est biologique, et la langue française ne possède pas les termes qui permettraient d’exprimer pleinement toutes les différences et similitudes des personnes qui s’identifient comme femmes ou comme individu non binaire. 

  • Le sexe implique un ensemble de marqueurs biologiques et l’utilisation du terme « sexe féminin » inclut souvent, de façon implicite et sans s’y limiter, les chromosomes, l’expression génétique, l’anatomie reproductive et les hormones.
  • Le genre représente l’identité propre d’une personne et est ouvert à un large éventail d’expressions, de comportements, de rôles et d’identités. Le rôle associé au genre dans la société influence les attentes, les expériences, la perception de soi ainsi que la répartition des ressources. 

Le sexe et le genre d’une personne ne sont pas nécessairement liés. (référence)

En 2021, Santé Cannabis s’engage à explorer davantage et à écrire sur ces sujets, tant du point de vue médical que de la santé publique.

#ChooseToChallenge:

Pendant longtemps, les cliniques Santé Cannabis ne consignaient que le sexe des patients (tel qu’attribué par le numéro d’assurance-maladie du Québec), mais les modifications apportées au protocole de recherche permettent maintenant de recueillir également l’identité de genre des patients. Une étape à la fois, nous nous efforçons d’améliorer les connaissances collectives sur les traitements au cannabis médical en perfectionnant continuellement le processus de collecte de données.

En juin 2021, Santé Cannabis organisera deux ateliers, l’un en français et l’autre en anglais, afin d’aider notre personnel à mieux comprendre la complexité et l’importance du genre dans le milieu de travail. L’un des résultats de cette formation sera d’assurer l’utilisation d’un langage inclusif relativement au sexe et au genre. Particulièrement, nous mettrons l’accent sur la création d’un espace dans lequel les patients qui accèdent aux soins de santé se sentent à l’aise et ce, en utilisant un langage neutre ainsi qu’en évitant tout malentendu pouvant conduire à des erreurs médicales ou à des préjudices potentiels.

Nous cherchons à être inclusifs pour chaque personne qui visite notre clinique, en tant que patient, comme partenaire ou comme membre du personnel et c’est pourquoi investir dans la formation sur la diversité est une priorité. Le programme de formation des employés de Santé Cannabis ajoutera différents sujets sur la diversité et l’inclusion tout au long de l’année 2021. Cet investissement dans la formation sur la diversité est fondamental pour le service que nous offrons à nos patients et la façon dont nous interagissons entre collègues.

Conclusion:

Il est clair qu’il existe un écart important dans le domaine de la santé entre les hommes et les femmes, même en 2021. La recherche n’est pas toujours conçue pour prendre en compte les différences d’expression de problèmes de santé et les différents résultats suite aux traitements pour les hommes et les femmes ; ceci signifie que dans la pratique clinique, les hommes et les femmes peuvent ne pas recevoir la même qualité de soins, car les plans de traitement peuvent être créés sans tenir compte des caractéristiques biologiques propres aux femmes. Alors que plus de la moitié de nos patients sont des femmes, nous n’avons pas encore une compréhension détaillée de la façon dont les effets du cannabis diffèrent entre les hommes et les femmes. Enfin, les femmes font de grandes avancées dans le domaine de la santé, mais dans les postes de direction, ces dernières sont encore loin derrière leurs homologues masculins.

Il nous reste du travail à faire.

La bonne nouvelle, c’est que le travail a commencé. En sensibilisant les gens à ces questions, nous contribuerons à les surmonter, en particulier si vous êtes un ou une professionnel de la santé, chercheur ou chercheuse, patient ou patiente. L’amélioration de notre collecte de données et la formation de notre équipe pour la rendre plus consciente et inclusive sont quelques actions parmi tant d’autres qui feront la différence. Notre équipe de direction majoritairement féminine ainsi que les idées créatives et inclusives qu’elle développe en permanence font notre fierté. 

Et vous, comment choisirez-vous de vous mettre au défi pour contribuer à construire un monde plus inclusif ?

 

 

Auteurs : Charlotte Bastin, Eva McMillan

Licence Creative Commons
Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution 4.0 International.